BARCELONE. LA CITÉ DES OISEAUX

Josep M. GRÀCIA

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Santa Eulalia de Bóveda (Temple à Cybèle ?). Lugo. Espagne

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I.    HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE

La Science sacrée, dont l’objet est l’herméneutique du Kosmos et de l’Homme, fondée sur les principes métaphysiques, les Lois immuables qui régissent le devenir vital et cyclique, recouvre différentes disciplines, parmi lesquelles l’Histoire et la Géographie représentent un cadre de connaissances exemplaire. Avec l’étude des religions comparées, la géométrie, la numérologie et la mythologie, l’histoire et la géographie acquièrent une signification profonde, lorsque nous nous interrogeons non plus sur les origines de notre culture, mais sur sa nature, et la signification de notre monde contemporain, enchaîné à celui de nos ancêtres par un fil subtil, qui relie, en tant qu’image et expression de la Providence, les événements historiques, dans une unité de sens d’un ordre supérieur, non assujetti aux aléas circonstanciels.

Ainsi, il existe une certaine nécessité de qualifier de « sacrées » des disciplines qui, jusqu’au XVIIème siècle, malgré l’apogée du rationalisme et de l’empirisme, n’avaient pas besoin d’être adjectivées comme telles. Depuis l’Illustration, tout ce qui concerne la Science sacrée a été dévalorisé, comme si elle possédait un sens incertain, subjectif et anecdotique. Déjà la Renaissance, à l’exception de certains courants de pensée liés à la tradition pythagoricienne et platonicienne, avait annoncé le déclin de la Science sacrée, en tant que valeur éthique et esthétique, en faveur d’une illustration naissante où la raison était la valeur unique et éminente, sous l’impulsion de laquelle apparaissait la « vérité » radiante sur les choses du monde. Les studia humanitatis, qui jusqu’au XVème siècle rassemblaient le savoir Humaniste, cèdent du terrain au profit d’un ensemble de nouvelles disciplines dont les méthodes de recherche s’intègrent de forme naturelle au sein de l’Académie des Sciences, comme l’histoire, qui conjointement à la géographie, l’anthropologie et la paléographie permettent, à la lueur de la philosophie également naissante, de passer de l’explication mythologique à une autre fondée sur des faits vérifiables. Toutes ces nouvelles disciplines, surtout la philosophie, ont permis de disposer de données d’une valeur incalculable, dont nous avons utilisé ici nombre d’entre elles. Ce qu’il faut comprendre, c’est le changement radical de point de vue qui se produit à partir du XVème siècle. Si jusqu’à cette date, ce qui intéressait était « ce qui est toujours et n’advient jamais », pour utiliser l’expression platonicienne, à partir de cette époque, le sens de l’éternité est remplacé par celui de la temporalité. L’intérêt se centre sur le spécifique de chaque temps ou époque, en approfondissant le mesurable, la complexité de la diversité, les normes sociales et politiques et la relation contextuelle, entre les cultures, par opposition à une vision paradoxale et traditionnelle autour du symbole, du rite et du mythe, véritables outils herméneutiques de la Science sacrée.

En réalité, par rapport à ce qui nous concerne à présent, c’est à dire, l’Histoire et la Géographie sacrées, et ensuite par rapport à la conception du temps et de l’espace, le concept physique avec lequel, à partir de Newton, se construit la physique moderne, l’épistème qui distingue le temps absolu et le temps relatif, a été essentiel : l’espace est une « chose » à côté d’une autre et le temps une « chose » après une autre, en faisant abstraction de « la chose ». En outre, les éléments segmentables de cette continuité qui est supposée indéfinie, ne se distinguent pas les uns des autres. Ils sont isomorphes et isotropes. Dans le cas de l’espace, il y a trois dimensions et dans le cas du temps la direction unique et univoque de la linéarité.

La réduction cartésienne du monde en deux ordres, celui de l’étendue et celui du mouvement, énoncée dans un premier temps comme une considération d’un monde hypothétique, virtuel et purement mental, se produit en réalité lorsque ces lois s’appliquent au monde physique et que l’on prétend l’expliquer à travers des lois qui lui sont partiellement étrangères : l’espace est étendu, sûrement. Mais l’extension n’est pas sa seule qualité, ni la plus déterminante. Le temps est successif, certainement. Mais la succession ne qualifie et ne détermine pas sa réalité totale. Ces postulats ne permettent pas de recueillir, dans les concepts de temps et d’espace, c’est à dire, d’Histoire et de Géographie, les formes symboliques et, par conséquent, on nie ainsi radicalement une connaissance qui ne proviendrait pas de la raison pure, formulée ultérieurement par Kant à partir, justement, de ce concept opératif –physique- de l’espace/temps.

Contrairement à cela, la Géographie et l’Histoire sacrées prennent le symbole, le rite et le mythe, comme cadres identitaires qui structurent le devenir historique spatio-temporel, par rapport à une réalité d’ordre transcendant et immuable, véritable axe autour duquel s’ordonne le futur temporel, sans nier pour autant l’évidence d’une réalité historique et géographique qu’elle englobe, sans entamer un débat avec elles. L’histoire, en tant que science épistémologique qui étudie, interprète ou simplement raconte une série d’événements ou de faits politiques, sociaux, économiques ou de toute nature sur un peuple, une nation, voire même, une civilisation, est importante dans bien des sens, mais elle n’a pas une portée réelle du point de vue de l’Histoire sacrée, sous l’optique de laquelle, pour résoudre certaines questions, le fait de « raconter l’histoire » n’est pas suffisant. Il est nécessaire de se situer dans un point de vue initiatique et traditionnel. Car il y a sûrement des choses qui ne peuvent et ne doivent pas être expliquées, autrement que par la forme symbolique. L’Histoire sacrée ne se fonde pas sur un épistème, mais sur une Science à caractère sacré, symbolique et cognitif. Á savoir, que son étude constitue une gnose en elle-même. Car celle-ci se présente comme une autre forme symbolique de mise en scène des principes métaphysiques: l’histoire liée au devenir temporel et la géographie, liée à une réalité spatiale, sont un symbole de plus de ce grand symbole par antonomase qu’est le Monde. Comme dans un collier de perles, considérer une Histoire et Géographie sacrées, c’est prendre conscience du fil qui lie, par son centre, tous les rangs du collier, tandis que l’autre histoire, celle qui raconte linéairement et de manière descriptive l’événement quotidien et l’autre géographie, celle qui conçoit et considère le monde dans son étendue, ce sont celles qui s’occupent des rangs en soi, comme des « mondes » irréductibles soumis au devenir temporel, seul stimulant ou cause efficace du processus vital considéré, d’un autre côté, comme éventuel ou incertain. On comprendra qu’à notre époque où ce qui est à la mode c’est d’être agnostique, une valeur plus esthétique qu’éthique, au demeurant, bien qu’indispensable si l’on veut faire partie du système, les disciplines qui ont à voir avec la gnose se trouvent dévalorisées et niées. Ce qui, à nos yeux, ne semble pas être une avancée intellectuelle, mais l’expression d’un recul et d’un oubli radical.

Par conséquent, ce n’est pas d’un point de vue philosophique, scientifique ou historique en tant que tels comme s’articulent ces disciplines dans le cadre profane de la modernité, que nous allons aborder la question posée ici, mais du point de vue traditionnel, entendu par Tradition, une doctrine révélée d’ordre intellectuel, et la transmission (tradere) de cette connaissance. Nous ne nous situons donc pas dans une perspective anthropologique structuraliste (Lévi-Strauss). Ce qui prévaut au contraire, c’est le sens de civilisation traditionnelle, comme celle qui, pour suivre René Guénon, « repose sur les principes dans le véritable sens du mot, c'est-à-dire, où l’ordre intellectuel domine sur tous les autres, d’où tout provient directement ou indirectement ». Par cela nous entendons dire que nous ne considérons pas la Tradition comme une forme du passé, mais comme une réalité toujours présente, qui apparaît et s’actualise dans la mesure où la Science sacrée, son expression pratique, pourrions nous dire, est évoquée par tous ceux qui se sentent appelés par la Sophia.

Les postulats fondationnels de Barcelone ont été abordés historiquement depuis plusieurs hypothèses et quelques preuves. Chaque hypothèse renferme à sa manière un certain sens, confirmé ou démenti dans la pratique, par quelques preuves, livresques ou physiques. Or les hypothèses s’expriment, surtout celles élaborées entre les XIème et XIVème siècles, avec une puissante charge mythologique qui suggère ce que l’on appelle la « fondation mythique » de Barcelone qui concerne, inclut et prévaut sur la fondation historique de la ville elle-même. Cette dernière devenant à la fin, comme son expression synthétique. La ville de Barcelone, en commençant par le mythe fondationnel d’Hercule, en passant par la présence dans la zone de la tradition égyptienne et carthaginoise, avec la figure d’Hamilcar Barca, et en continuant par l’existence, sur son site, de cette énigmatique ville appelée Laye et en parvenant à la Barcino romaine, présente culturellement jusqu’au XIIIème siècle, lorsque Saint Pierre Nolasco, sous les auspices de Jacques Ier le Conquérant fonda à Barcelone l’Ordre de la Merci de Sainte Eulalie[1], apparaît comme le résultat de refondations successives traditionnelles ou d’actualisations d’une même tradition initiatique autour d’une vision cosmique qui refonde la diversité de tout ce qui est possible dans une Unité primordiale, encore non différenciée. Comme nous l’indiquions plus haut, la localisation d’une colonisation de ces caractéristiques, répond nécessairement à une cosmographie ou géographie sacrée –symbolique- à caractère sacerdotal, en tant qu’image terrestre d’une cosmologie fondée sur le récit cosmogonique, et ensuite sur les principes métaphysiques qui, en tant que Lois à caractère immuable, régissent le passé, le présent et l’avenir d’une civilisation traditionnelle et l’encadrent dans un autre domaine non moins significatif : l’histoire sacrée. Ce n’est pas en vain que l’on a reconnu que la fondation de Barcelone est « ...un autre des infinis témoignages des incompréhensibles voies de la Providence »[2]


II. LE CENTRE DE LA CITÉ

Très probablement, c’est ainsi qu’ont vu et vécu nos ancêtres les barcinonnais leur passage et séjour dans cette belle et fertile Barcena, aujourd’hui totalement recouverte d’asphalte, bien qu’avec des indices très significatifs de leur lumineux passé –stimulus d’une longue amnésie-, comme cette vétuste roue incrustée au sommet du Mons Taber, marquant, infaillible, ce qu’était symboliquement et réellement l’omphalos de la ville et le Centre du Monde.

Fig. 1
La Roue (matériellement une roue de moulin) incrustée sur le sol de la rue Paradis, au sommet du Mons Taber. © Photo de l’auteur

Il convient de rappeler, qu’en ce qui concerne la tradition, la fondation d’une urbs, mais aussi d’un castrum ou colonia, d’un temple, d’une maison et, en général, tout établissement humain, poursuit une volonté : établir dans un territoire, un centre à partir duquel se répète symboliquement la cosmogonie, en remémorant ainsi l’acte primordial et arquétypique de la création du Monde. C’est pourquoi on a dit que l’acte fondationnel est avant tout une anamnèse, un « rappel » (en réalité, un « non-oubli ») de l’instauration d’un centre pour la divinité ou Principe. Toute fondation est avant tout une fécondation d’un espace assimilé à la silva, au chaos encore à ordonner, une « terre vierge » fécondée par « l’esprit divin », analogue à ce « rayon de la divine volonté » –fiat lux- qui ordonne et structure le Monde. Et toute fécondation est une union de contraires dans l’unité : fonder une ville ou un temple signifie refonder le Kosmos, et cette refondation possède un caractère hiérogamique : un mariage sacré entre la terre à occuper et l’autre Terre prototypique, céleste et Idéale. Celle d’en bas se structure à l’image et semblable à celle d’en haut, et ce cadre consacré devient le Centre du Monde, temple à ciel ouvert, une « clairière dans un bois - Silva -» dans ce sens, un templum[3].

Tout acte fondationnel est également un événement conquérant : le terrain choisi se délimite ou se démarque par un sillon tracé avec la charrue ou avec des bornes et une clôture. Cette façon de délimiter un espace sacré se trouve parmi les structures architecturales de sanctuaires les plus anciennes que l’on connaisse. Il a été dit (Eliade) qu’en réalité, l’officiant du rite fondationnel ne choisit pas le lieu propice, mais se limite à le découvrir, selon certaines prérogatives inhérentes au rite, en vertu desquelles on consacre un espace déjà « sacré de part sa nature », de là la primauté d’une géographie sacrée qui contemple la réalité physique en tant que valeur symbolique déterminante. La silva n’est pas quelque chose qui ait à voir avec le profane, elle symbolise le Chaos primordial, certainement, mais le Chaos qui est logiquement déjà contenu dans la perfection du Un, du Principe. Le rite constitue l’engrenage à travers lequel ce Chaos primordial acquiert sa forme, mais pas n’importe quelle forme, sinon une forme qui analogiquement et symboliquement est l’image de la perfection du Un. Ainsi, consacrer c’est habiliter, c’est donner une utilité et ordonner ce qui avant était en soi décousu et d’une certaine façon ignoré. Consacrer c’est « prendre possession », acquérir la pleine domination sur ce qui « par nature » est sacré : le Monde, l’unique et grande hiérophanie et symbole par excellence.

Le lieu clos, consacré en vertu du rite, délimite dès cet instant un autre cadre : ce qui est en dehors de lui. C’est seulement à ce moment là que s’instaure le cadre du profane –« ce qui est en dehors du templum »- par rapport à ce qui est consacré. Sacré et profane, enfin, ne sont pas deux aspects dissociés, mais tous deux se complètent en tant qu’expression duale d’une « réalité » unique et primordiale (le Un ou Principe), ce qui concorde parfaitement avec le symbolisme du Yin-Yang. Un aspect très important de tous les rites fondationnels, c’est de prendre conscience de la valeur symbolique du centre du lieu consacré. En réalité, ce centre est sa seule raison d’être, son unique valeur réelle, sans quoi l’espace démarqué en soi manquerait de toute portée, de tout sens. Ce centre, lieu où se trouve l’autel ou l’Arche, sur laquelle nous reviendrons plus loin, est réellement le lieu de la « présence réelle » de la Divinité, de l’Unité encore non différenciée, du Principe. C’est le lieu de la théophanie en vertu du rite de consécration. Le centre se transforme ainsi en un microcosme « habité », un espace et un temps qualitativement différent de l’espace et du temps profane qui n’est absolument pas affecté par l’environnement multiple et relatif qu’il génère, tout comme le centre de la roue demeure immobile tandis que la roue bouge. En réalité, nous pourrions dire que l’ensemble de l’espace consacré, considéré dans sa totalité, s’établit ainsi comme un centre autour duquel se développe l’activité humaine, ce qui n’est autre qu’un symbole de la cosmogonie. L’espace consacré est circonscrit à son centre et augmente sur sa périphérie. Un acte double qui répond, entre autre, au symbolisme du cœur, comme l’indiquent les nombreuses analogies entre le Temple et le Cœur, présentes dans toutes les traditions. Le centre de l’espace consacré, l’omphalos, est déjà par essence une imago mundi, comme l’est le lieu consacré lui-même, le templum, la ville entière et, par extension, le cadre géographique, occupé par la tradition ou civilisation fondée rituéliquement qui prend ce même omphalos ou Centre du Monde. Comme il est dit dans le Corpus Hermeticum (Asclépius, 24) « Ignores-tu donc, Asclépius, que l’Égypte est la copie du ciel (imago sit caeli) ou, pour mieux dire, le lieu où se transfèrent et se projettent ici-bas, toutes les opérations que gouvernent et mettent en oeuvre les forces célestes ? Bien plus, s’il faut dire tout le vrai, notre terre (terra) est le Tempe (templum) du monde (mundi) entier.»[4]


III. LA BARQUE

Barcelone est protégée du Nord et des vents néfastes, par la cordillère littorale (Collserola), flanquée par deux fertiles rivières, le Llobregat (Rubricatus) et le Besos (Baetulo), construite autour du dénommé Mons Taber et au pied de la montagne de Montjuïc, dont le nom signifie Mont de Jupiter (Mons Iovis), comme l’indique Pomponius Mela (1er siècle après J.C) dans sa De Chorographia, II, 80.

Tous les historiens qui se sont occupés de la fondation mythique de Barcelone citent R. F. Aviénus (IVème siècle après J.C.) qui dans son Ora Maritima parle de : « ...Barcilonum amoena sedes ditium » (« ...le délectable emplacement des riches Barcilonas »). Or Aviénus prévient d’un fait apparemment futile, mais très significatif, à continuation : « ... uvetque semper dulcibus tellus aquis » (« ...et la terre est toujours irriguée par des eaux douces »). Car un fait caractéristique de la zone c’est la présence d’une abondante irrigation d’eau douce, de part la présence de ces deux fleuves à fort débit, le Rubricatus et le Baetulo. La description d’Aviénus correspond exactement à celle d’une Barcena, un « lieu plat proche d’une rivière, qui l’inonde, totalement ou en partie»[5], terme qui, d’après notre dictionnaire académique est d’origine préromaine, et vient de *bargina qui à son tour est dérivé de *Barga ou Varga, qui signifie « champ inondé ». Les riches Barcilonas se distinguent, donc, pour avoir une orographie plate ou relativement plate et être un champ inondé par l’eau douce, fertile, protégée des vents contraires et stratégiquement située, avec un port naturel qui l’ouvre à la Méditerranée et à tous les peuples et territoires qu’elle baigne et qui depuis l’époque grecque constituaient le « monde connu », non pas dans le sens d’étendue, comme l’envisage l’histoire scientifique, mais en qualité de lieu consacré, marquant les limites d’une culture, comme nous l’avons signalé plus haut.

Le vocable *Barga est préromain et celtique et signifie également « hutte » et « fenil » ou, simplement, « tas de foin ». Ces deux significations s’expliquent de par la similitude formelle entre la cabane, couverte de toiles avec un mât central qui les soutient, avec un tas d’herbe autour d’un poteau central qui l’agglutine et le stabilise, de forme conique. Ce vocable est géographiquement très répandu, *Barga se trouve du Nord de l’Espagne, jusqu’aux zones caucasiennes, du Nord de la France et du Royaume Uni, jusqu’aux régions berbères (tabergent est une barge, tabergant est une cabane). Ce qui est intéressant c’est que *Barga est apparenté au moyen irlandais barc (« maison en bois »), proche du grec fragmos « enclos », « palissade ». Ce qui a permis aux étymologistes de postuler pour un BARCA gallois –avec un C au lieu du G- conservé en français (barche ou barge, qui est à la fois un ponton – un bateau à fond plat, pour la navigation fluviale -, comme un almiar en espagnol) et en italien (barchesa, barcum). L’assimilation de BARCA avec barca (navire) est également suggérée par la relation radicale avec *BARICA qui à son tour est dérivé du grec égyptien βαρισ (Baris) qui en Égypte et en Perse était une petite embarcation utilisée pour la navigation fluviale, mais pas une embarcation quelconque sinon une barque recouverte d’un dais. L’alternance phonétique rc=rg est caractéristique des inscriptions ibériques, par conséquent, bien que s’agissant d’un phénomène phonétique il n’est pas improbable, ni étymologiquement ni par assimilation formelle de son signifié, que *Barga et BARCA soient pleinement identifiées dans un certain sens particulier[6]. BARCA est, donc, à la fois un « lieu clos », concrètement, « un pré clos par une palissade », et une « petite maison avec un toit en paille », une « hutte » ou « chaumière », sens qui se conserva en langue mozarabe, comme étant une barque (navire) et une Barcena[7]. Tous ces signifiés convergent et BARCA devint un nom de lieu, ce qui, d’autre part, n’est pas rare, car on pourrait également dire que la toponymie provient du paysage : la terre génère le nom, son nom propre. Cette vérité, signalée récemment par la philologie moderne, a été depuis toujours évidente pour la Science sacrée. Ce qui, à la lumière de la Géographie et de l’Histoire sacrées, donne lieu au nom (c'est-à-dire, donne une forme symbolique à l’idée métaphysique) en même temps qu’elle donne un nom au lieu.

En réalité, BARCA définit un temple, un espace sacré, matérialisé dans une construction ou maison qui est à l’image du Monde. C’est un habitacle avec des finalités rituéliques, garant de la conservation et de la transmission traditionnelle, pour un peuple déterminé. En effet, dans tous les peuples traditionnels, une construction, généralement ronde, recouverte de paille ou de chaume supportée par un pilier central, était un symbole du Monde ou Macrocosme, le pilier étant une représentation de l’Axe du Monde. L’image suivante montre schématisée ce que l’on appelle la Maison cosmique du peuple Bribri (Talamanca, Costa Rica) (8) où l’on peut nettement observer la structure de la construction, avec une représentation du Macrocosme et de ses trois ou quatre mondes, autour d’un axe vertical, présent physiquement ou pas, mais suggéré par la forme elle-même de la cabane.

Fig. 2
Nopatkuo (noparyuok): contenant de la grande maison ou « corbeille » cosmique de forme conique et son homologue souterraine[8]Plus d'info



Cette autre image montre le schéma du temple rituel du peuple Kogi (Sierra Nevada de Santa Marta, Colombie) considéré, également comme une imago mundi.

Fig. 3
Temple Kogi[9]


Ces schémas représentent, en réalité, un Tabernacle. C’est le dessin qui illustre graphiquement le sens de *Barga ou BARCA, en tant que « chaumière ». Une construction de cet ordre ne peut pas être considérée littéralement comme un abri pour le refuge et la protection du bétail, mais doit être vue comme une imago mundi et un habitacle de la déité : une représentation symbolique du Monde et l’instauration d’un Centre sacré, à partir duquel se répète symboliquement la cosmogonie. La BARCA est le protoénoncé de la pyramide, la ziqqurat ou le stûpa. L’assimilation de BARCA avec tabernacle n’est pas un hasard. Tabernaculum, diminutif de taberna, « chaumière », « cabane », est une « tente » dans le sens d’une construction en bois, avec des poteaux, recouverts de paille, de toile, de cuir ou de chaume, où ce qui est déterminant est le sens d’utilisation nomade. Les deux sont dérivés de tabula (« table ») qui se compose du radical ta*- (déplier, étendre) et du suffixe –bula (parler, dans le sens qu’il a par exemple dans fabula = faire parler... les animaux, les personnes ou les êtres inanimés). C’est à dire, le lieu où « se trouve étendu, sauvegardé ou réservé le mot », mais aussi « un lieu qui parle », c’est à dire, un oracle en tant que lieu de révélation, qui se monte et se démonte et est emporté d’un lieu à un autre, par des peuples ou des races nomades, avec des finalités rituelles, en tant qu’acte de refondation traditionnelle et garant de la conservation et de la transmission de la Parole proférée, c'est-à-dire, la Tradition. On pourrait dire en effet que BARCA est matériellement la Tradition, de la même façon que dans le récit biblique la Pierre sacrée elle-même ou l’Arche, disposée au centre du tabernaculum, était considérée comme « l’habitacle de la divinité ». Le tabernacle biblique, Mishkam, désigna une « tente de réunion » ou « tente de rencontre » en faisant référence à un espace consacré ou sanctuaire, et en tant que tel c’est la « demeure » de Dieu sur la Terre, image du Mishkam céleste dont parle l’Ancien Testament, d’où l’on communique avec le peuple d’Israël, en d’autres termes, « l’habitacle » de la Shekinah, la « présence réelle » de la divinité. El Mishkam était toujours portable, en se distinguant clairement du Temple, Hekhal (dérivé de l’akkadien ekallu « grande maison »), qui se construit parallèlement à l’instauration du culte (2 S 7,6), comme le Temple de Salomon Hekhal Shlomo. C’est seulement plus tard et par analogie que l’on assimile symboliquement le Temple, construit en pierre au Mishkam (1 S 1,9), le terme venant ainsi à désigner un Temple ou un Palace et, par extension la ville tout entière de Jérusalem. Un processus analogue est survenu dans ce cadre géographique que nous appelons aujourd’hui Barcelone : la Barcino fondée par Octave Auguste, entourée de murailles, selon certaines prérogatives inhérentes au rite fondationnel, était la matérialisation en pierre, si l’on peut dire, de la BARCA, qui était déjà disposée en tant que tabernacle, sur le lieu qui représentait d’anciens cultes traditionnels de mystères, comme nous le verrons plus loin.


IV.  LA B-ARCA (ARCHE)

La lettre B, deuxième lettre de la plupart des alphabets phéniciens et première consonne, a pour nous la forme du β (bêta) grec, comme le Beth des phéniciens et des hébreux. Elle a le sens de « maison », « magasin », « enceinte », tout ce qui sert de protection ou d’abri. Dans les alphabets primitifs orientaux la graphie de la lettre était deux triangles contigus , qui suggèrent la forme d’une cabane, d’une tente de campagne, d’une chaumière ou d’une colline. BARCA pourrait se voir comme un acrostiche désignant « la Maison (taberna ou tabernaculum) –B- où se trouve contenue ou sauvegardée l’Arche »: B-ARCA, l’Arche étant ici un synonyme de Tradition. L’Arche de Noé est, en réalité, une Barque et recueille les deux acceptions du terme : c’est à la fois une taberna ou tabernaculum et un vaisseau. Comme il est décrit dans la Genèse VI, 16, l’Arche a un toit plus élevé au centre que dans les extrémités : « ... et in cubito consummabis summitatem ejus... » (« ... tu feras à l’arche un toit que tu fixeras à une coudée au-dessus... »). Ce qui suggère un toit à deux versants. Ce n’est pas un détail de moindre importance. D’autres détails formels de l’Arche sont passés sous silence dans le récit biblique, mais le fait qu’elle ait une toiture de ces caractéristiques est rapporté explicitement, comme étant une partie importante de sa forme et, par conséquent, comme étant un aspect prépondérant de son symbolisme. D’un autre côté, l’Arche est dépositaire de la Tradition de la fin d’un cycle. Elle contient, protège et restitue la Tradition, en étant ainsi une imago mundi, ce qui est clairement suggéré par le fait qu’elle soit constituée de trois étages : « ...deorsum cenacula, et tristega facies in ea » (« ... tu lui feras un étage inférieur, un deuxième et un troisième... »), qui symbolisent les trois mondes ou plans de la réalité, dans lesquels se définie symboliquement le cadre, la Manifestation universelle. L’Arche de Noé est une maison en bois et un vaisseau, posé au sommet du mont Ararat, en tant qu’acte fondationnel d’un nouveau Cycle[10]. C’est là le sens primordial que recueille et justifie la conception d’une taberna ou tabernaculum qui, en étant déplacée d’un endroit à un autre, par des peuples nomades, est déposée au sommet d’une montagne, d’une colline ou d’un promontoire à des fins strictement fondationnelles de restitution ou d’adaptation à de nouvelles caractéristiques spatiotemporelles de la doctrine traditionnelle Unanime et Primordiale, un sens qui est inhérent ou duquel découle la fondation elle-même de la ville, la fondation urbaine étant un symbole de cette première. Le fait que l’Arche d’Alliance, située au centre du tabernaculum, devienne « un point de rencontre entre Dieu et Moïse »(Exode 25,22) ce qui l’instaure comme le lieu où est reçue la révélation divine, l’influence spirituelle, n’est pas moins significatif. on doit comprendre dans ce sens, la fonction oraculaire inhérente au tabernaculum ou à la BARCA.

Fig. 4
La barque de Noé, © Dessin de l’auteur


La fondation mythique de Barcelone, attribuée à Hercule, pourrait être confrontée à ce point de vue. La légende raconte, car on ne peut pas dire que cela corresponde exactement à ce que la tradition comprend par mythe, que tandis qu’Hercule se trouvait sur la terre ibère, les Grecs envoyèrent neuf bateaux à sa recherche, afin d’exiger sa présence dans la guerre de Troie. Après une forte tempête, une seule parvint jusqu’aux côtes de Layetana, au pied du Mons Iovis. Hercule donna un nom au lieu où échoua le neuvième bateau, barca nona, de là Barcelone. C’est Pere Tomic[11] qui introduisit ce sagace récit légendaire, bien que totalement infondé, en suivant l’œuvre de l’Archevêque de Tolède Rodrigo Jimenez de Rada (1243) qui soulignait cette fondation mythique, avec d’autres faits extraordinaires, comme la généalogie de l’ensemble d’Iberia descendant de Tubal, petit fils de Noé[12]. L’important du mythe d’Hercule n’est pas que le Héros, en remerciement aux dieux pour l’arrivée de l’unique bateau nomma le lieu barca nona, mais que ce soit précisément une BARCA ce qui est fondé là. De fait, novena est utilisé en tant qu’adjectif cardinal, ce qui rend encore plus précieux de supposer qu’Hercule fonda dans ce lieu une BARCA (tabernaculum) en tant que centre spirituel[13]. Parce qu’en nous en tenant à certaines gestes, racontées dans divers mythes liés à Hercule, on pourrait également dire que celui-ci a entrepris une labeur fondationnelle, en partant de Grèce par la mer, et en fondant sur divers points géographiques d’occident chacune des barcas (neuf ?). C’est à dire, des centres spirituels, en tant qu’acte de refondation traditionnelle, ce qui semble un peu étrange si l’on considère un autre symbole associé à Hercule : la Tour. En effet, sur la Péninsule on dispose d’informations, et l’on conserve encore, ces Tours d’Hercule qui, en tant que symbole axial analogue à la colonne, est un des symboles du centre du Monde, comme la colonne d’Orichalque, marquant ainsi le début d’un nouveau cycle[14]. Là où se trouve une Tour d’Hercule, il doit y avoir nécessairement une BARCA et à Barcelone, la Tour d’Hercule se trouvait au sommet du Mons Iovis. Ce n’est pas en vainque des traces de temps anciens indiquent l’érection au sommet du Montjuïc d’une Tour, appelée El Farell ou Tour de garde, indiquant que ce fut Hercule lui-même qui consacra cette montagne au dieu Jupiter[15] ou à Osiris Jupiter[16], en élevant au sommet un temple consacré au dieu grec. Dans une gravure de Beaulieu du XVIIème siècle, Cf. figure 5, contenue dans Les plans et profils des principales villes et lieux considérables de la principauté de Catalogne (planche 33) on représentait encore la Tour d’Hercule au sommet du Mons Iovis. Au sommet de la tour on peut voir la voile qui représentait la barca (le vaisseau) et à sa base chacune des BARCAS.

Figure 5


D’autre part, nous avons déjà indiqué que la BARCA a le sens de lieu où « se trouve écrite, sauvegardé ou réservée la parole », c’est à dire la Tradition, mais c’est aussi le « lieu qui parle », dans le sens de lieu de la révélation, de l’intuition intellectuelle ou de la transmission traditionnelle. Ce qui sans doute est étranger au mythe d’Hercule, selon lequel celui-ci embarqua avec les Argonautes, sur le vaisseau Argo, qu’Athénée dota du don de la parole, c’est à dire, d’une fonction d’oracle. Le vaisseau Argo représente, ainsi, une BARCA au sens plein du terme, seulement avec d’autres implications qui ne sont pas du ressort du propos du présent travail.


V.  LA QUESTION ROMAINE

Dans le Livre II, I, 5-6 de De Architectura, Vitruve dit : « Item in Capitolio commonefacere potest et significare mores vetustatis Romuli casa et in arce sacrorum stramentis tecta. Ita his signis d’antiquis inventionibus aedificiorum... » (« De même la hutte de Romulus, au Capitole sur la Forteresse sacrée, couverte de chaume, peut nous révéler le mode de fabrication ancien... »)[17] Par casa Vitruve indique un lieu délimité et couvert. La racine indo-européenne kes-, (couper) avec le suffixe *kas-tro- signifie enceinte fortifiée, de là castrum[18]. Le grec kasa, de la racine ska- a, à la fois, le sens de hutte et de lieu couvert ou sanctuaire. Ce n’est pas en vain que dans les LXX le Mishkam (Tabernacle) se traduit par skene ou skenoma, tandis que Hekhal (Temple) s’est traduit par naos (nef, temple) ou oikos (maison, palais). Cependant, le fait de faire allusion à une Forteresse (arce) sacrée (sacrorum) est encore plus intéressant. En effet, l’ablatif, arce (nominatif arx) exprime le sens d’origine locale ou temporelle, en lien avec une situation, un temps, un mode... de l’objet désigné. Dans toutes les langues indo-européennes le radical arks- (ou raks-) a le sens de protéger, défendre, conserver et provient de la même racine que Arca. Cette Forteresse sacrée (le sens de forteresse provient à la fois de la consécration rituelle et de la surveillance requise) est donc le lieu où l’on conserve et protège la Tradition, symboliquement représentée par l’Arche, de là son caractère sacré, instauré de manière rituelle, à couvert et défendue seulement par ceux qui disposent de la qualification nécessaire pour cela, le ou les Pontifex. De même qu’elle est consacrée précisément en ce lieu et temps, et non en un autre, de là l’usage de l’ablatif. L’arce ou Forteresse est donc, le lieu en tant que temps et espace (c’est à dire, ici et maintenant) où réside symboliquement l’Arca, ce qui sauvegarde la Tradition et en même temps, le « lieu de rencontre » des hauts Sacerdotes, là où ils reçoivent la révélation, l’influence spirituelle ou la désignation, non seulement de la fondation d’une ville, mais aussi tout ce qui fait référence à son bon gouvernement, c’est pourquoi c’est un lieu sacré. La hutte couverte de chaume (casa) de Romulus, au Capitole, sur la Forteresse sacrée (arce sacrorum) est exactement la description du tabernaculum (BARCA). Sur la colline du Capitole, érigée en l’honneur de Romulus, le fondateur mythique de Rome, le tabernaculum remplit la fonction de temple fondationnel, gardien de la tradition et garant de sa continuité, en instaurant un centre de restitution traditionnelle pour une métropole qui, selon René Guénon, fût en Occident une image de l’Agartha[19]. Pour Octave Auguste, Barcelone remplit exactement la même fonction pour la péninsule Ibérique, seulement l’instauration de ce centre traditionnel eût la qualité de centre secondaire de la métropole latine et fût fondé, non par hasard, sur une colonie existante, la ville de Laye, qui, comme nous le verrons plus loin, remplissait déjà une fonction analogue. La qualité de centre secondaire est renforcée, sans doute, par l’une des acceptions de barca qui, comme l’indique Saint Isidore de Séville (Etimologias, XIX, I, 19), est en réalité la petite embarcation utilisée pour le transport de marchandises du bateau jusqu’à la côte : Rome était la métropole mère fondationnelle, à partir de laquelle d’autres centres traditionnels furent fondés, sur l’ensemble du territoire romain et Barcino fût l’un d’entre eux. Et, en ce qui concerne la péninsule Ibérique, le premier et le plus important, non en tant que ville comme Tarragone, Badalona ou Mérida, mais comme centre spirituel indispensable, sans lequel il était impossible d’exercer une domination territoriale véritable et efficace. La désignation du Mons Taber fait simplement allusion à la colline où était disposé le tabernaculum, la BARCA[20]. Ce qui est compréhensible si l’on considère qu’il était fréquent dans la terminologie mésopotamienne d’appeler les temples « mont maison »[21, en tenant compte du symbolisme de la montagne en tant qu’image du Temple.

Certains historiens s’étonnent de l’extrême étroitesse de l’enceinte fortifiée romaine qui délimitait la ville de Barcino, qui n’était pas en rapport, observent-ils, avec le titre de Colonia inmune qu’elle arborait. Ils se sont également demandé le motif pour Rome de fonder Barcino, entre deux villes consolidées et d’une importance militaire et civique extraordinaires, juste à côté de Tarraco (Tarragone) et de Baetulo (Badalona) et n’ont trouvé aucune réponse satisfaisante. En réalité, Octave Auguste, Imperator et Pontifex maximus, arborant le pouvoir sacerdotal et royal, sous le règne duquel fût fondée Barcino (10 av. JC.)[22], dé- barca littéralement ou symboliquement à Barcelone avec des fins strictement fondationnelles, non seulement pour la fondation d’une ville, ce qui est uniquement un symbole, mais aussi pour la refondation et la restitution de la Tradition. C’est ce que signifia Barcino pour Auguste : une colline romaine, non latine, à l’image de Rome et ainsi, à l’instar, au sommet du Capitole, de l’érection du tabernaculum, construit en l’honneur de Romulus, le mythique fondateur romain, ainsi à Barcino, sur le Mons Taber s’érigeait la BARCA, lieu sacré, centre spirituel où se déroulaient les cultes des mystères liés à l’initiation et à la révélation oraculaire. Pour cela, la dimension et la défense de la ville, qui disposait d’une enceinte fortifiée, conséquence exclusive du rite fondationnel, étaient secondaires et l’on n’a jamais prétendu rivaliser avec les villes voisines. Ce n’est pas un hasard que Pomponius Mela (De Chorographia II, 90) l’appelle parvum oppidum (« petite forteresse »), ce qui se comprend aisément si l’on considère ce qui est exposé ci-avant. Cette « petite forteresse » vers où convergent les sens de Barcena, barque, comme de tabernaculum ou « hutte », en tant qu’imago mundi et temple rituel, cette BARCA, en définitive, Octave Auguste l’appela Barcino et à son sommet, comme étant le symbole du centre du Monde, matérialisé dans la pierre du Temple, image du tabernaculum mobile, correspondant au sens sédentaire de l’empire qu’il avait inauguré. En effet, au sommet du Mons Taber se trouvent encore quelques colonnes de ce que fût le premier Temple romain de Barcino, appelé d’une manière imprécise Temple d’Hercule. Son origine est tellement incertaine pour les historiens que l’on a échafaudé des hypothèses, sur la possibilité que ce soit le tombeau d’Hispan, un temple carthaginois, le panthéon d’Ataulphe, un temple consacré à Jupiter (ce qui est peu probable, à cause de la présence déjà du Mons Iovis) voire même l’alcazar construit par Pierre IV, au XIVème siècle. Le temple est romain et a été construit au-dessus de la BARCA, sous les ordres d’Auguste ou de son général et architecte Agrippa, en gardant les proportions et l’ordre (colonnes striées, d’ordre dorique et corinthien) décrit par Vitruve pour le temple de style Périptère hexastyle[23] (temple où le pronaos et la cella étaient entourés de colonnes –Périptère- ainsi que sur le portique avant et arrière en formant six colonnes –hexastyle-)[24]. Il est certain que Vitruve dit que ces temples étaient consacrés normalement à Hercule, mais face à la teneur de ce que nous avons dit, Auguste fonda Barcino par analogie à la fondation ici de la BARCA par Hercule. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que l’on ait confondu complètement l’un à l’autre et choisi le type de temple correspondant à cette assimilation. L’actuelle rue Paradis traverse juste le sommet du Mons Taber. Bien que l’on ait échafaudé de nombreuses hypothèses sur sa toponymie, les historiens ne sont jamais parvenus à une solution satisfaisante, la plus exacte étant celle qui nous parle de l’existence d’un verger ou d’un « délicieux potager » sur ce lieu[25], sans toutefois savoir expliquer la raison pour laquelle ce jardin se trouvait précisément à cet endroit, ni sa raison d’être et son importance. La question devient plus claire si l’on considère que, malgré la dénomination de Centre du Monde, qui s’applique au centre spirituel suprême, ce qui serait le cas de l’Agartha, les autres centres sont également les centres du Monde par analogie. C'est-à-dire, ce serait le cas de Rome, comme nous l’avons vu plus haut. C’est à dire les centres du Monde, pour une culture ou civilisation, en tant que centres consacrés rituellement et dépositaires, héritiers et représentants, de la Tradition Primordiale. La Barca que fût Barcelone, bien que l’on pourrait dire en toute sécurité qu’elle l’est encore dans la mesure où un peuple a pu perdre l’esprit de la lettre, mais conserve, cependant intact son symbolisme, remplit exactement cette fonction de centre du Monde, subordonnée seulement à Rome. Dans tous les cas, le symbolisme du Paradis sur Terre–Pardes- s’applique à tous les cas où l’on considère que le symbolisme du centre du Monde est le centre de la ville fondée rituellement, image du Pardes, d’où partent quatre directions qui sont les quatre bras de la croix formés par le cardo et le decumanus maximi, par analogie à l’Eden duquel partent quatre fleuves. Á Barcelone cette image a déjà été fidèlement représentée, puisqu’on accédait à l’enceinte fortifiée par quatre portes qui correspondaient aux points où le cardo et le decumanus, longeaient la muraille, respectivement les rues Llibreteria, Call, Bisbe et Regomir, actuelles. Le Pardes est comparé symboliquement au cœur, le centre de l’être et l’habitacle de la « présence réelle de la divinité », situé au centre du tabernaculum ou BARCA. De là que l’on conserve encore aujourd’hui ce sens original de ce qu’il y avait au sommet du Mons Taber : une BARCA, symbole du centre du Monde et symbole du Paradis.

Le statut juridique de Barcino était, en effet, celui de Colonia[26], ville franche au moins jusqu’au VIème siècle ap. JC, alors que la ville jouissait encore du droit italique (droit d’immunité et exonération d’impôts), comme recueilli dans le Digesto (livre 50, XV, 8). Ses habitants était appelés barcinonensis ou faventinos (« favorisés par les dieux ») et la ville était appelée la Pia Faventia, c’est à dire « celle favorisée par les dieux pour ses cultes religieux ». Ce statut juridique est bien plus qu’un simple droit citoyen. Il représente un état exempt des questions spécifiquement terrestres correspondant à l’importance du site, à la fois en tant que centre traditionnel et initiatique, autour de la BARCA, ce qui pourrait se dire aussi bien de chacune des douze colonies, fondées sur la péninsule par les Romains. Á la lueur de ce qui vient d’être exposé et après avoir traduit a rudi sermone, le texte latin (figure 6) qui témoigne de la fondation de Barcino par Auguste dit Barcin(o) (Centre spirituel = BARCA), résidence autonome (Colonia) de la famille des Julius (Iulia Augusta), favorisée (sous l’égide ou fondée) (Faventia) en faveur des dieux par le Père (Paterna) (Augusto)[27].





Figure 6.
Colonia Iulia Augusta Faventia Paterna Barcino

VII. LAYE

La Laetania, Laletania ou Layetania était un territoire qui allait environ de l’actuel fleuve Llobregat jusqu’à la rivière Tordera. Il doit son nom à la ville de Laye, Laeisa (Lisa ?) ou Laïa. Ville dont les historiens n’ont pas pu déterminer l’implantation, mais qui semblerait avoir pu se trouver au pied du Mons Iovis ou autour du Mons Taber. Les laei, fondateurs de Laeisa, étaient d’origine celte, organisés autour d’un souverain qui arborait ou rassemblait sous son égide à la fois l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel, descendu des Alpes vers cette région de l’actuelle Catalogne. L’un de ses principaux attributs était une lance ou pointe de lance (comme on peut l’observer dans les nombreuses monnaies conservées et comme figure encore sur les drapeaux de certaines municipalités qui étaient sous sa domination), symbole axial qui représente l’Axe du Monde. De cette origine nordique il reste une trace dans l’actuelle Saint-Germain-en-Laye, en Île-de-France. Cela ne doit pas nous surprendre que cette région, ou le centre de celle-ci, dont la capitale actuelle est Paris, fût connue anciennement comme Sylva Ledia, le « bois sacré de Laïa », encore aujourd’hui le Bois de Saint Germain. Ce qu’il y a derrière l’appellation de sylva pourra être compris en rappelant ce que nous avons dit auparavant, par rapport à la démarcation d’un templum au sein d’un bois, assimilé au chaos primordial pour la mise en place d’un site sacré. Cette petite indication géographique nous situe dans une réalité symbolique qui place les origines de Barcelone dans une véritable et réelle fonction sacrée, autour de cette figure énigmatique au nom de Laïa, dont on connaît peu de choses. Néanmoins, Cicéron dans son Brutus, œuvre qui traite de l’éloquence grecque et romaine, et dans De Oratore, témoigne d’une jeune Laelia, fille de Laelius, surnommé le Sage, mariée à un Augure, remarquable de part la pureté de son expression verbale, à travers laquelle elle transmit les connaissances sacrées à plusieurs générations. Il la décrit comme possédant un verbe précis, exprimant avec justesse et exactitude les idées, c'est-à-dire leur signification ultime, qui n’est autre que celle symbolique, sacrée et traditionnelle. Cicéron assimile l’art de Laelia à celui des sophistes grecs. Mais, en réalité, Laïa est « celle qui parle bien » dans le sens qu’il y a de la vérité dans ce qu’elle dit. On comprend donc, que ce « bien parler » implique de dévoiler une vérité, celle-là même qui se cache derrière le voile du mensonge, qu’est le monde des formes et des illusions, toujours changeantes et trompeuses. Laelia, Laïa ou Laeisa est dérivé du verbe grec λαλεω (laleo) qui signifie, dans son acception première « prononcer des sons inarticulés », généralement en faisant référence aux sons des animaux, comme souvent utilisé dans les Idylles de Théocrite de Syracuse (IIIème siècle av. JC.), et en particulier à celui des oiseaux, dans les œuvres de Moschus de Syracuse (IIème siècle av. JC.). Plus tard, la philosophie grecque adopte le terme et celui-ci acquiert le sens poétique de « faire chanter » à la lyre ou à la flûte[28] et, par extension, il est utilisé dans le sens non seulement de parler, mais aussi de « faire parler », provoquer la sentence ou la parole[29], comme il est dit symboliquement dans Math. 9.33 : « ... et le muet se mit à parler ». Le fait que Laïa soit « celle qui parle bien » ne fait pas simplement référence à ses dons oratoires, comme le dit Cicéron, mais au fait qu’elle dit ou parle le langage des, ou à travers lequel s’expriment les animaux ou les oiseaux, comme saisie par un enthousiasme « poétique » qui symboliquement évoque un acte de révélation.

En réalité, l’assimilation faite par Cicéron avec l’éloquence grecque, est due à un autre fait, auquel il ne fait pas allusion mais qui est déterminant et tout à fait singulier : cet acte d’éclaircissement ou de dévoilement fût nommé par Parménide Alétheïa, ce qui signifie métaphoriquement la « vérité ». Car cela consiste en un acte de découverte, de dé-voiler ou de dé-nuder ce qu’il y a derrière les mots, les concepts ou les idées, mais aussi cela évoque un acte de révélation (dans ce sens, le terme correspondant dans un langage oriental est apo-kaliypsis). La similitude phonétique entre Laeisa, Laelia ou Laïa et Alétheïa, ne doit pas nous échapper, conduisant à penser en une sémantique analogue. Ce que fait Laelia en parlant, c’est un dé-voilement de ce qui lui a été révélé « oraculairement », et cela par une influence spirituelle. Le sens premier, fondamental et initiatique est donc que Laïa parle « le langage des oiseaux » qui n’est autre que le « langage des dieux », les oiseaux étant les symboles angéliques ou des intermédiaires célestes. C’est pourquoi parler « le langage des oiseaux » est un symbole qui évoque la fin du processus initiatique, l’obtention de la connaissance ou de l’immortalité, ce qui implique la restitution de toutes les choses selon leur origine[30].
Le fait de ne pas disposer des références à Laïa en tant que déité, ne représente pas un quelconque obstacle pour pouvoir affirmer que s’il s’agissait d’une déité appelée Laïa, celle-ci serait une déesse des oracles et des mystères, autour de laquelle aurait été fondée la ville de Laye. Celle-ci prenait symboliquement le chant des oiseaux comme source de révélation, fait suggéré également par l’étroit rapport entre Laïa et l’Augure. Laïa avait son temple, sa « hutte » oraculaire, sa BARCA située au sommet du Mons Taber, un lieu qui ne lui correspondait pas réellement mais bien symboliquement, au centre de la ville de Laye ou au centre de la région de Layetana (Laie-tan, « le pays de Laïa »)[31]. Avant le culte de Laïa il y eût sur ce site un culte similaire : celui d’Isis, à en juger par certains témoignages. Car en 1855 on découvrit, en plein centre de Tarragone, une momie égyptienne de l’époque préromaine qui démontrait la présence de la tradition égyptienne dans les environs de Barcino, bien avant la présence phénicienne ou carthaginoise[32]. Ce qui suggère que le culte à Isis, en tant que déesse à mystères et oracles, était déjà présent dans cette zone, quelque chose d’autre part qui n’a rien d’exceptionnel, si l’on considère que son culte, conjointement à celui de Cybèle et de Mithra, s’était répandu sur l’ensemble de l’Occident, au 1er siècle ap. JC. Isis, la Pupille du Cosmos (Koré Kosmou) évoque un acte d’Alétheïa, lié symboliquement à son voile noir, qui cache derrière lui ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. C'est-à-dire les mystères et la connaissance de l’Unité.

C’est ce qu’Octave Auguste trouva dans cette fertile Barcena qu’aujourd’hui nous appelons Barcelone, en pouvant aisément assimiler le culte de Laïa à d’autres cultes à mystères similaires, propres à l’Empire auxquels il présidait pour la première fois en tant qu’Empereur solaire. Sur la BARQUE d’Isis et de Laïa, Rome plaça le siège du tabernaculum, en tant qu’acte fondationnel d’une nouvelle métropole. C’est seulement en considérant ce fait comme logiquement antérieur à toute fondation romaine de la ville que l’on peut comprendre l’importance capitale pour Auguste de commencer la conquête du pays des Ibères, en instaurant les rites religieux et les cultes à mystères, en vertu desquels s’installait un centre de connaissances traditionnel, juste au même endroit où étaient célébrés des cultes similaires qu’il fît siens, en les adoptant au panthéon latin.

Á en juger par certains témoignages, ces BARCAS furent mises en place par Octave Auguste à Barcelone, Saragosse et Lugo, en indiquant ainsi une voie pour la « conquête » qui ne doit pas être comprise comme une domination territoriale, mais dans le sens initiatique qui a est sans doute lié à l’idée de jubilé. En effet, comme il est dit dans le Zohar (III, 52b) : « Le fleuve qui surgit de l’Eden porte le nom d’IOBEL », c’est à dire, que les lieux considérés comme des centres du Monde, à l’image du Paradis, renvoient à l’idée de jubilé, comprise en tant que symbole de la mise en place de toutes choses, dans leur état originel. Ce qui est particulièrement lié aux cultes à mystères, inhérents à la BARCA tout comme à l’idée, recueillie par Auguste, qu’à partir de la BARCA instaurée à Barcino, s’initiait une voie de jubilé, c'est-à-dire de restauration traditionnelle de et vers l’Occident, jusqu’à l’Ara Solis, jusqu’à la finis terrae.

D’autre part, il convient de considérer un symbole fondamental qui aide à comprendre la question posée ici : l’Omphalos. En effet, l’Omphalos, l’un des symboles fondamentaux de la Science sacrée, est un symbole du Centre du Monde. Il désigne un centre spirituel (c’est à dire sacré et initiatique) et, en termes généraux, tout ce qui est centre, en particulier le centre ou axe d’une roue (la figure 1 est une illustration graphique de ce que nous indiquons).

Souvent, ce centre spirituel converge avec le centre géographique, c'est-à-dire que l’Omphalos est, sinon réellement tout du moins symboliquement, au centre de la ville ou dans le cadre géographique de la culture qu’il représente. Après, l’Omphalos représente le Centre du Monde pour tout un peuple ou une tradition. Tout comme l’Omphalos du temple de Delphes pour l’ensemble de la Grèce classique, d’autres centres spirituels étaient considérés comme secondaires et à des fins liées à l’initiation aux mystères, par exemple Eleusis, dans cette même tradition grecque[33].

L’Omphalos est représenté matériellement par un pilier, une pierre conique ou ovale, voire simplement par un monticule ou un tumulus. Cette pierre est le tabernaculum (Mishkan), siège de la Shekinah. De là qu’on l’appelle le Beith-El ou « Maison de Dieu ». Dans le cas de Caesar Augusta, l’actuelle Saragosse, ville jumelle de Barcino, la BARCA devait être symbolisée par un pilier, et dans le cas de Barcino, très probablement la BARCA était symbolisée par une pierre, concrètement par une pierre noire, la pierre noire de Cybèle. Voici donc, en effet, le culte aux mystères instauré par Auguste dans la BARCA de Barcino. Il existe ainsi une ligne traditionnelle nécessairement mise à jour et en adéquation avec les adaptations successives spatiotemporelles entre Isis, Laïa et Cybèle, très significative, mais que nous devrons développer obligatoirement à une autre occasion.

VIII. SAINTE EULALIE

Déjà avec la décadence de l’Empire, le proconsul Datianus témoigne d’une jeune femme appelée Eulalie qui vivait à Sarria, hameau de colons juste à côté de Barcelone. Cette jeune, dotée de grandes facilités d’élocution alla à la rencontre du proconsul, afin de lui reprocher la sanglante persécution dont étaient victimes les chrétiens, sous ses ordres. Le proconsul, admiratif pour la diction de la jeune damoiselle et pour l’à propos de son verbe, c’est à dire pour son bien parler, lui demanda son origine. Et comme, pour seule réponse, il obtînt qu’elle était chrétienne, il ordonna son martyr afin qu’elle renie sa foi. Par ce récit légendaire, s’explique le passage du culte « païen » de Laïa au culte chrétien de Sainte Eulalie (eu-laleo est « ce qui est bien parlé » et Eulalie « la parlant bien »). La légende raconte également que les restes mortels de la martyr furent dévorés par les oiseaux, ce qui n’est autre qu’un témoignage de la fidèle christianisation du culte de Laïa, de la fonction d’oracle, de mystère et s’initiation, liée au chant des oiseaux. Depuis le 12 février de l’an 304, jour de sa mort, Eulalie est la Sainte patronne de la ville. On peut encore trouver dans la légende de Sainte Eulalie des questions qui ne font que cautionner ce que nous avons exposé, concernant la BARCA et Barcino, en tant que centre spirituel : Nous faisons ici référence à la ce que l’on appelle le drapeau de Sainte Eulalie, étendard représentatif de la ville de Barcelone. En réalité, le drapeau fût appelé bannière officielle jusqu’au XVIIème siècle, Drapeau de la ville. Mais lors des accords du Conseil des Cent, du début du XVIIème siècle, on adopta le nom de Drapeau de Sainte Eulalie. Car c’était ainsi qu’on le connaissait populairement, depuis les temps anciens. Déjà au XIVème siècle, comme on peut également le lire dans les accords du Conseil des Cent de 1390, il y a des références sur le drapeau qui était un étendard similaire à ceux utilisés par les Romains et sur lequel figurait l’inscription S.P.Q.B. (Senatus Populus Quo Barcinonensis), avec une croix de Saint Georges rouge, brodée sur « un champ de couleur blanc », considéré comme le « signe distinctif de la ville » (« ... é lo camp blanch, que es senyal de la Ciutat »)[34], avec un buste de la martyr sur la croix de l’étendard.

Ce qui est significatif de ce que nous venons d’exposer c’est précisément la représentation du champ blanc. En effet, dans toutes les traditions on désigne les centres spirituels comme des lieux « blancs », en recueillant dans « isla » le sens de lieu clos, consacré, centre du Monde ou temple entouré par la silva qu’est la mer. La couleur blanche étant le symbole de l’autorité spirituelle, de la lumière de la connaissance et de la « descente » de l’influence spirituelle. C’est ainsi qu’on appelait Thulé « l’île blanche », le mont Mérou « montagne blanche » ou la ville grecque d’Argos, également au vaisseau Argo sur lequel s’embarqua Hercule et dont le nom, outre de faire référence à son constructeur, signifie « rapide », mais dont le premier sens est blanc. Mais il convient également de rappeler, afin de nous en tenir à la question, comme nous le disions plus haut que, le centre spirituel qu’était Barcelone fût conçu comme une colonie de Rome, avec la refondation traditionnelle effectuée par Auguste. Ce qui se comprendra mieux à présent, si l’on considère en outre que Rome avait déjà été conçue comme une colonie de la ville d’Alba Longa, fondée par Ascagne, fils d’Enée et dont le nom signifie « la ville blanche –albus- et allongée » –en référence au sommet de la colline sur laquelle elle fût située, en tant que ville fondée sous le rite étrusque -, au pied du mont Albano (« la montagne blanche ») et près de la rivière Albula (« rivière blanche »), le Tibre actuel[35]. Ainsi en parle Guénon : « Á la désignation de centres spirituels comme ‘l’île blanche’ (...) il faut associer les noms de lieux, de régions ou de villes qui expriment également l’idée de blancheur»[36]. Et pour finir, une description du Drapeau de Sainte Eulalie dit que sur l’étendard il y avait « un curieux tabernacle » peint, et dans celui-ci une très belle Sainte Eulalie, avec les armes de la ville à ses pieds...»[37]

Ainsi donc, jusqu’au XVIIème siècle la barca fondée par Hercule, celle du temple d’Isis et de Laïa, et celle du tabernaculum romain de Cybèle, c’est à dire, la BARCA que fût Barcelone, se conserva intacte et actualisée, de même sûrement que dans de nombreux sens occultes à la froide mentalité moderne, dans Sainte Eulalie la bien parlant, patronne et héritière de la Ville des oiseaux.

© Traduction de l'espagnol, Manuela GARIJO. Miembro de la SFT.


NOTES

[1] Nous ne pouvons pas traiter à présent de cet important Ordre trinitaire d’initiation templière et hermétique très important au Moyen Age. On peut en trouver quelques références dans René Guénon, Le Roi du Monde, Chap. II et, du même auteur, L’Ésotérisme de Dante, Chap. III. Á ce qu’à dit Guénon, nous pouvons ajouter que le nom de l’Ordre est lié au fait qu’un “don d’Hermès” ou de Mercure était une chance ou grâce (merci) inespérée, ce qui fait éco à la grande importance qu’eût le dieu Hermès pour Barcelone, et en général pour les ordres initiatiques médiévales. Cf. Hermes y Barcelona, Mediterrània, Barcelona, 2004.

[2] Pablo PIFERRER, Catalunya, Establecimiento tipográfico-Éditions Daniel, Barcelona, 1884, cap. I.

[3] Pour une description synthétique du Rite fondationnel de la ville étrusco-latine, Cf. « Le Rite fondationnel de la Ville », Symbolos 5, Barcelone, 1993.    

[4] A. J. FESTUGIERE – A. D. NOCK, Hermès Trismégiste, Asclépius (24,15/20), Les Belles Lettres, Paris, 1992.

[5] Il n’existe pas bien entendu d’équivalence en Français à ce terme, Cf. Dictionnaire de la Real Academia Española.

[6] Cf. J. COROMINAS, Anales del Instituto de Lingüística, Univesidad Nacional de Cuyo, Mendoza, Tome I, 148, n.1. Cf. également, J. Corominas y J. A. Pascual, Diccionario Crítico Etimológico Castellano e Hispano, Madrid, 20014, Vol. V, pp. 743-747. Pour les radicaux indo-européens, Cf. Edward A. Roberts et Barbara Pastor, Diccionario etimológico indoeuropeo de la lengua española, Alianza Ed., Madrid, 1996.

[7] Joan MARGARIT, Évêque de Gironne, Cardinal et plus haut représentant de l’historiographie humaniste de la Couronne d’Aragon, vers la moitié du XVIème siècle dans son œuvre Paralipomenon Hispanae, I, recueille cette étymologie de Barcino comme « hutte ». Mais, bien que reconnaissant un radical “grec” à ce terme, le justifie par l’existence de cabanes de pêcheurs sur le bord de la mer. Peu d’années plus tard, à la fin du XVIème siècle, Jeroni Pujades dans Crónica Universal del Principado de Catalunya, Livre I, cap. XXIII et XXIV, recueille principalement les opinions de Joan Margarit, en ajoutant que Barcinon veut dire, simplement, baraque.

[8] A. GONZÁLEZ y F. GONZÁLEZ, La casa cósmica talamanqueña y sus simbolismos, Editora de la Universidad de Costa Rica, San José, 1989.

[9] Adrian SNODGRAS, Architecture, Time and Eternity. Studies in the stellar and temporal symbolism of traditional buildings, Vol 2., Ed. de l’auteur, New Dehli, 1ère éd. 1990, p. 507 ss.

[10] René GUÉNON, Le Roi du Monde, Gallimard, coll. Tradition, 1991, chap. XI, fait coïncider le Déluge biblique et la disparition de l’Atlantide avec le début de l’âge de fer gréco-romain.

[11] Pere TOMIC, Histories e conquestas de Cathalunya, Johan Rosembach, Barcelona, 1495, Chap. VI.

[12] Historia de los hechos de España (De Rebus Hispanae), rééd. Madrid, 1989. Il est surprenant que 300 ans après (1545) Joan Margarit, dans op. cit., nie catégoriquement ces deux fondations mythiques, en alléguant des racontars païens, et contrairement à l’opinion de l’influant humaniste italien Annius de Viterbe qui, dans son Commentaria super opera auctorum diversum de antiquatibus (1498) considérait la généalogie, initiée avec Tubal et le mythe d’Hercule comme véritablement fondés. La fondation mythique de Barcelone par Hercule n’a jamais été remise en cause, bien qu’à partir de l’Illustration, elle a été relayée au rang d’opinion, correspondant au système scientifique historiographique de l’époque, qui est parvenu jusqu’à nous. L’inscription BARCINO AB HERCULE CONDITA (Barcelone, fondée –et construite- par Hercule) est gravée dans la pierre de la façade gothique de la l’Hôtel de Ville, qui date du XVème siècle.

[13] Lors de la décadence de l’Empire romain, avec la domination des Goths, de nombreux toponymes romains adoptèrent la terminaison –ona. Ainsi, Tarraco devint Tarracona (Tarragone), Betulo, Betulona (Badalona) et Barcino, Barcinona (Barcelone). Victor BALAGUER, Las Calles de Barcelona, 1865, éd. Facsimilé chez Monterrey Ed., Madrid, 1982.

[14] PLATON, Critias, 119c-d.

[15] Jeroni PAU, Œuvres, Barcino, Curial, Barcelona, 1986, Vol I.

[16]Jeroni PUJADES, Crónica Universal del Principado de Cataluña, 1595; éd. Facsimilé Imprimerie José Torner, Barcelona, 1829, Livre I, chap. XXIII.

[17] Traduction libre, du latin.

[18] Edward A. ROBERTS et Barbara PASTOR, op. cit., pp. 84-85

[19] René GUÉNON, Le Roi du Monde, op. cit., chap. XI.

[20] Le fleuve Segura, qui a son embouchure près de Guardamar, forme une Barcena fertile qui offre, en outre, refuge aux embarcations, ce qui représente une orographie similaire à celle de Barcelone. Ce fleuve était appelé, en langue ibère, Tader ou Taber. Aviénus l’appelle Théodore (« don de Dieu »). De sorte que le Mons Taber pourrait bien être une toponymie d’origine ibère, mais sans doute proche des langues sémitiques. Ce n’est pas pour rien que l’alphabet ibère a été déchiffré à l’aide de l’hébreu et d’autres langues sémitiques archaïques. D’autre part, il a été suggéré, que ce n’est qu’à l’époque médiévale que l’on a connu cette colline comme Mons Taber. Ce qui pourrait être exact, à condition que l’on considère qu’à cette époque « s’institutionnalisèrent » de nombreux toponymes anciens.

[21] Mircea ELIADE, Traité d'histoire des religions, chap. X.

[22] Dion CASSIUS, Historia Romana, Livres I-XXXV, BCG 325, Gredos Ed., Madrid, 2001, Livre LIV, 23, 7.

[23] VITRUVE, De Architectura, Livre I, II et III.

[24] Cf. Pablo PIFERRER, op. cit., Appendice II, qui retranscrit un extrait du mémoire de l’architecte D. Antonio Celles i Azcona, sous la direction de la Royale Assemblée de Commerce de Barcelone, avec le titre de Memoria sobre el colosal templo de Hércules, y noticia de sus planos.

[25] Victor BALAGUER, Op. cit. p. 148.

[26] Pline l’ancien, Histoire Naturelle, II, 22. Certains suggèrent qu’il s’agissait d’une Colonie, car les vétérans de guerre à la retraite résidaient ici. La réalité est bien autre. Dans la Colonie résidaient les magistrats ou pontifes (qui faisaient partie des Collegia Fabrorum) dont on conserve encore quelques noms des officiants aux rites, chargés de perpétuer la Tradition. L’exonération d’impôts se conserva dans la Maçonnerie médiévale (Franc-maçonnerie), organisation initiatique héritière des Collegia romains.

[27] La pierre originale se trouve au Museu d’Historia de la Ciutat. L’image se retrouve dans De Barcino a Barcinona (Siècles I-VIII). Les restos arqueológicos de la plaza del Rey de Barcelona, publication du Musée d’Histoire de la Ville, Institut de la Culture, Mairie de Barcelone, Barcelona, 2001.

[28] C’est très curieux comme les organistes français appellent encore laye une espèce de boîte qui contient le mécanisme et les soupapes de l’orgue et qui constitue le principal réservoir d’air, relié par des soufflets. Cette chambre insuffle l’air aux tuyaux, en rendant audibles les différents registres sonores.

[29] Cf. A. BAILLY, Dictionnaire Grec-Français, Hachette Ed., Paris, 1995, p. 1166.

[30] René GUÉNON, Symboles de la Science sacrée, Gallimard, 1962, chap. VII.

[31] La terminaison -tan est propre à la langue punique et perse, et signifie « région » ; Cf. Charles ROMEY, Historia de España, Barcelona, Impr. A. Bergnes, 1839, Tom. I, Chap. 1. Nous n’avons pas traité de l’hypothétique fondation de Barcelone par le général carthaginois Hamilcar Barca, car nous nous étendrions trop. Notons simplement que la famille des barquidas doit son nom à barak, qui se traduit par « foudre », celle-ci étant en réalité un des symboles de « l’influence spirituelle », de là la barakoth hébraïque ou la barakah islamique. Elle est symbolique et, réellement, le tabernaculum, BARCA ou Sanctuaire, c’est ce qui reçoit la barakah. Ce qui répondrait sans doute à certaines questions sur la raison de la visite d’Hamilcar Barca aux riches barcilonas.

[32] B. Hernández SANAHUJA, Resumen histórico-crítico de la ciudad de Tarragona desde su fundación hasta la época romana con una explicación de los fragmentos del sepulcro egipcio descubierto en 9 de marzo de 1850 por Buenaventura Hernández, Imprimerie de José Antonio Nel·lo, Tarragona, 1855.

[33] René GUÉNON, Le Roi du Monde, op. cit., Chap. IX

[34] Victor Balaguer, op. cit., p. 404.

[35] Tite LIVE, Histoire de Rome depuis sa fondation, Livres I-III, B.C.G., Madrid, 1997, Livre I.

[36] René GUÉNON, Le Roi du Monde, op. cit, chap. X.

[37] Jaime REBULLOSA, Relacion de las grandes fiestas que en esta ciudad de Barcelona se han echo à la canonizacion de su hijo San Ramon de Peñafort, Imprimerie Iayme Cendrat, Barcelona, 1601.

Barcelona, a 1 de mayo de 2007. © Josep M. Gràcia. Creative Commons License Esta obra está bajo una licencia de Creative Commons